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vendredi 21 décembre 2018

LES CONFINS DU MONDE

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Synopsis Robert Tassen, jeune militaire français, est le seul survivant d'un massacre dans lequel son frère a péri sous ses yeux. Aveuglé par sa vengeance, Robert s'engage dans une quête solitaire et secrète à la recherche des assassins. Mais sa rencontre avec Maï, une jeune Indochinoise, va bouleverser ses croyances.

Critique Comme avec tous ses précédents films, on sort étourdi de la projection des Confins du monde, le dernier né de Guillaume Nicloux. Il s'agit sans conteste d'un des meilleurs films français de l'année, à la fois ambitieux et modeste. Mais c'est surtout un film inclassable, à la croisée des genres, troublant à plus d'un titre. Tout d'abord par des choix radicaux de mise en scène. 




La première scène - Ulliel face caméra assis sur un banc - donne des frissons, à la fois statique au premier plan et en perpétuel mouvement en arrière plan, soutenue par une musique qui prend aux tripes. Nicloux s'autorise, tout au long du film, des scènes plutôt longues sous forme de gros plans sur le visage de Gaspard Ulliel. L'action n'est plus à lire dans les décors, mais bien sur le visage de l'acteur. Pour le coup, le comédien livre une performance exceptionnelle, parvenant, lors de ces gros plans, à traduire toute une flopée d'émotions et de pensées qui naviguent dans l'esprit de son personnage. 

Ulliel joue à merveille un héros tourmenté par ses actes, la guerre et le meurtre de sa famille, constamment en train de douter sur la légitimité de ce qu'il fait, de son grade, de ceux qu'il aime ou hait, en qui il a confiance. La scène où il regarde des vietnamiens prisonniers dans une cage est vertigineuse parce qu'on assiste à la fissure d'un héros, au départ plein de haine et de rage, viril, essayant de paraître fort et dominant à l'égard de ses prisonniers, qui petit à petit fait apparaitre des signes de fragilité, de douleur et de culpabilité qui vous saisissent comme peu d'acteurs ont réussi à le faire auparavant. 

Le film se démarque par ses choix de ne pas verser dans le spectaculaire visuel. La bataille qui devait ouvrir le film à l'origine a été abandonnée, faute de moyens. C'est au final un grand atout du film. Ne pas montrer l'ennemi, le disséminer dans la foule de vietnamiens, montrer le chaos qui emprisonnait les soldats français en Indochine, sur leurs gardes face aux prisonniers, aux convertis, aux villageois, à la population occupée. La cible du soldat Tassen ne sera jamais montrée, seulement évoquée. La quête de vengeance du héros semble alors presque factice, irréelle, imaginée par lui-même. On mentionne la mort du bourreau mais Tassen reçoit d'autres informations sur la possible présence du bourreau dans les alentours. On ne sait plus qui croire, on se retrouve dans la même situation que le héros.



Lorsque Nicloux filme une embuscade, elle est floue, désordonnée, anarchique : on perd de vue les personnages, on peine à voir qui est blessé, qui attaque qui. Il lui donne un caractère inattendu, brutal et destructeur. Nicloux préfère filmer le résultat d'atrocités plutôt que l'atrocité en elle-même. Ainsi, le réalisateur mise sur les effets sonores, comme les coups de feu qui retentissent. Là encore, on peine à déchiffrer ces sons : sortent ils de l'esprit du héros ou ont-ils bien lieu ? Ne pas voir les scènes nous met dans la peau du héros, c'est-à-dire adopter une posture parano. Nicloux nous épargne les scènes de massacre mais filme leurs conséquences, que ce soit dans les premières scènes, où Gaspard Ulliel s'extirpe d'un champ de corps humides, ensanglantés et en train de pourrir ou les scènes qui montrent frontalement des corps déchiquetés, dont les membres sont tordus, arrachés, pendus à des arbres, découpés. Nicloux signe donc un film violent, parfois insoutenable (corps pendu à un arbre par la lèvre).

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Le réalisateur livre surtout un trip aussi bien mental que sensoriel. L'esprit du héros est perturbé par ce qu'il vit et voit, ce qu'il ressent, ce qu'il désire. On passe d'une émotion à une autre de manière brusque sans y être préparé. Le personnage est à la fois pathétique et antipathique, ce qui met le spectateur dans une position inconfortable. Le réalisateur et son équipe livrent un travail remarquable sur le son, qui se veut terrifiant, anxiogène, menaçant, instable. On est oppressé par les bruits des insectes, de la jungle, de la nature. L'image est asséchée, brumeuse, vaporeuse comme à l'intérieur d'un sauna. La photographie est en cela prodigieuse. On se croit presque dans la jungle aux côtés de ces soldats malheureux et décontenancés. 



La reconstitution est fascinante : on s'y croirait même si on voit peu de monuments, de villes voire même villages. on est plongés dans cette jungle mystérieuse, immense, renfermant de multiples dangers. Les personnages semblent faire du sur place, tourner en rond. Le réalisateur filme avec brio cette errance aussi bien spirituelle que physique. Les scènes de patrouille dans la jungle sont hors du temps, à la frontière du fantastique, le réalisateur les coupant souvent avant un événement violent qui menace d'arriver. La folie du héros se ressent dans la mise en scène, faite de plongées et contre plongées, qui rendent compte de son désordre mental. Le film, porté par une superbe musique, évoque le deuil, la paternité, la culpabilité du survivant avec pertinence et modération. 

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Les face à face entre Depardieu et Ulliel sont fantastiques, chacun essayant de se rapprocher de l'autre tout en le rejetant, méfiants et ayant besoin d'un confident, qui pourrait le comprendre. La puissance du film réside dans les rapports troubles qu'entretient le héros avec son entourage : mépris et empathie pour l'écrivain survivant, camaraderie et indifférence avec son collègue, amitié et subordination avec la jeune recrue vietnamienne, sans parler de l'histoire d'amour. Tassen hésite entre sexe, passion et amour. La relation entretenue avec la jeune prostituée est très bien écrite : faite d'attraction et de répulsion, de tendresse et de violence, elle porte le film dans sa marginalité, son ambiguité. La jeune Lang Khe Tran parvient à livrer une prestation déchirante, notamment dans des passages éclairs d'une dureté désarmante. Il faut aussi saluer le jeu de Guillaume Gouix, touchant jusqu'à la fin de son personnage bouleversante de sensibilité au milieu d'un monde de brutes.


Nicloux ne fait jamais des films comme les autres. Son film de guerre antispectaculaire se révèle néanmoins impressionnant par le vide qu'il montre dans la forêt et le coeur des personnages. Aucune scène n'est de trop. Nicloux aborde les atrocités de la guerre dans les deux camps avec justesse. Il s'intéresse aussi à l'élan de la liberté chez ses personnages, liberté qui ne sera jamais vraiment acquise. Le réalisateur filme une aventure intérieure et extérieure à l'aide de cadrages sophistiqués, de plans séquences rares mais maitrisés. Le film hante bien après sa sortie, notamment par sa beauté formelle et par le visage de Gaspard Ulliel, tout simplement inoubliable.   

Thriller français réalisé par Guillaume Nicloux, sorti le 5 décembre 2018. Avec Gaspard Ulliel (Robert Tassen), Guillaume Gouix (Cavagna), Lang-Khê Tran (Maï), Gérard Depardieu (Saintonge), Jonathan Couzinié (Lieutenant Maussier), Anthony Paliotti (Capitaine Sirbon),Vi Minh Paul Nguyen (Dao)... 1h43.

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