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mercredi 26 septembre 2018

THE SISTERS BROTHERS



Synopsis Charlie et Eli Sisters évoluent dans un monde sauvage et hostile, ils ont du sang sur les mains : celui de criminels, celui d'innocents... Ils n'éprouvent aucun état d'âme à tuer. C'est leur métier. Charlie, le cadet, est né pour ça. Eli, lui, ne rêve que d'une vie normale. Ils sont engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme.

Critique 2018 sera l'année où le cinéma a tenté de briser les multiples codes du western. Deux films viennent éclairer ce constat : le sublime Hostiles sorti en début d'année et inexplicablement ignoré à la cérémonie des Oscars et ce Sisters Brothers signé Jacques Audiard. Là où Hostiles était une petite révolution d'un point de vue scénaristique et thématique, The Sisters Brothers se distingue de la majorité des westerns par son ton, son rythme, ses choix singuliers et radicaux, son attention portée à la mise en scène et aux personnages. Qu'un Français s'attaque au genre codifié et tellement américain du western, peut créer des doutes sur la réussite du projet. Or, Audiard signe un grand film, qui résonne bien au-delà du western.

Les Frères Sisters : Photo Riz Ahmed

Tout d'abord, le réalisateur français simplifie au maximum son histoire. Cependant, elle n'est pas dénuée d'intérêt. Certes, il s'agit d'une poursuite de l'Oregon à la Californie qui consiste essentiellement à retrouver et assassiner un scientifique qui cache une formule secrète. Mais le film parle de multiples sujets transversaux, qui concernent aussi bien les frères Sisters que leurs homologues, Morris et Warm. Audiard filme une Amérique en pleine révolution industrielle, dressant un portrait modeste mais éblouissant des contrastes entre villes et villages. En effet, le spectateur est aussi surpris que les deux frères lorsqu'apparait à l'écran une ville comme San Francisco. Audiard capte avec brio le bruit oppressant de ces rues bondées, en opposition au calme troublant dans les villages et les plaines. Il adopte le rythme des habitants de la ville, filmant avec une rapidité extrême le chemin des deux frères. Tout est plus rapide : leurs pas, leurs expressions faciales, leurs réactions, leurs dialogues. Audiard filme aussi remarquablement la foule, Eli et Charlie étant complètement perdus dans une immense mare d'individus, où le spectateur peine à les discerner, au risque de perdre le fil. 

Les Frères Sisters : Photo Joaquin Phoenix

Audiard décrit également la cupidité ambiante dans une Amérique naissante : chaque personnage trouve un intérêt pécuniaire dans tout ce qu'il entreprend. Le film montre également l'absurdité de cette quête de l'or et de l'argent. Des mercenaires qui apparaissent sans explication, cherchant uniquement à se remplir les poches, donnent lieu à des scènes de règlement de compte assez jubilatoires, d'une brièveté frappante, intense, d'autant plus qu'elles sont rares. Audiard semble les expédier mais il montre en fait à quel point le chaos règne dans ce genre de scènes : on entend des coups de feu, on peine à distinguer les individus. Le spectateur est alors mis dans une situation inconfortable : celle de ne pas savoir qui se fait tirer dessus, qui est blessé, qui est en position de force, qui est en plus grand nombre... Là où Audiard choisit une narration limpide, il opte pour une confusion mentale et visuelle assez déconcertante. En témoigne cette scène inaugurale, d'une beauté visuelle à couper le souffle, d'une inventivité rare dans le genre, où des coups de feu apparaissent sur un écran noir sans définir clairement qui tire. 

Les Frères Sisters : Photo Jake Gyllenhaal

Audiard critique indirectement la soif d'or et de richesse d'une Amérique aujourd'hui sur la pente isolationniste et individualiste. Il signe des personnages terriblement humains, plein d'espérances, d'illusions aussi, comme ce Warm, qui souhaite créer une société utopique où l'argent ne serait plus roi. Audiard montre à la fois l'impasse et la solution de cette bonne idée. Seules les personnes aisées peuvent aspirer à fonder une telle communauté, car au départ non nécessiteux. Or Warm manque d'argent et a donc besoin de sa formule pour créer de l'or et quitter cette société qui repose sur la monnaie. Il déclare que l'argent doit être un moyen et non une fin. On applaudit l'utopie même si la mise en place est évidemment impossible à cette époque. Et pourtant. Le film, dans sa globalité, dénonçant l'individualisme, filme des duos, des relations fusionnelles, impossibles à briser, improbables aussi. 

Les Frères Sisters : Photo Jake Gyllenhaal, Riz Ahmed

C'est là la grande intelligence du film : ne pas aller là où on l'attend. Audiard filme une chasse à l'homme et à l'or. Cependant, il prend son temps : même les personnages avancent lentement, méthodiquement. Les frères Sisters sont constamment en retard de quelques jours par rapport à ceux qu'ils pourchassent. Cela en devient presque grotesque, surtout quand les deux cibles ne sont pas non plus très pressées. On aurait pu s'attendre à de grandes chevauchées propres aux westerns. Audiard privilégie les gros plans sur les acteurs, pour mieux recentrer son propos et son film sur l'intime et l'humain. En effet, si Audiard signe quand même des scènes de chevauchées très belles aidées par une musique trépidante, il refuse néanmoins tout sensationnalisme. Il ne cherche pas à impressionner, époustoufler. Il existe certes des morceaux de bravoure, notamment cette scène de combat exceptionnelle car hypnotique, virtuose dans les mouvements de caméra, qui requiert une attention hors norme du spectateur. 

Les Frères Sisters : Photo John C. Reilly

Toutefois, le réalisateur privilégie les dialogues, diablement bien écrits par ailleurs. Avec la finesse d'écriture des répliques, le réalisateur s'offre aussi l'opportunité d'insérer, pour la première fois dans son cinéma, de l'humour. On s'étonne en visionnant le film : de nombreuses scènes sont très drôles, Audiard équilibrant habilement comique de gestes, de situation et de mots. Les deux frères sont chacun leur tour pathétiques : l'un avale une migale (je vous laisse imaginer les dégâts), l'autre se soûle à en crever. On revient toujours à la même idée centrale du film : étudier la relation fraternelle, qu'elle soit sanguine ou non. On savoure les discussions entre les deux frères Sisters, qui passent leur temps à se châmailler, se critiquer, se moquer l'un de l'autre. Audiard maitrise aisément l'ironie, qui pointe à chaque ligne de dialogue entre eux. Tellement bien qu'il est parfois ardu de démêler l'ironie des vrais opinions. Chose rare dans le western : on se prend d'affection pour ces deux frères. Ils ont été brisés par un passé violent. Audiard scrute de manière juste leur complémentarité, leur dépendance vis à vis de l'autre. Il scanne également leur affection et leur honte. 

Les Frères Sisters : Photo Joaquin Phoenix, John C. Reilly

En fin de compte, le réalisateur opte pour un discours pacifiste, qui éloignerait toute violence de la société. Ce pacifisme se retrouve dans la fin du film, avec le sort réservé au Commodore. De plus, malgré les scènes de violence explicites et presque gores (bras coupé, je ne dirais pas lequel), le réalisateur opte toujours pour un cadrage qui laisse le spectateur imaginer et ressentir la douleur. On note également que les effusions de violence prennent par surprise, comme une fièvre qui surgit. Au final, même si le film semble suivre une ligne toute tracée, il réserve des surprises, des retournements de situation étranges et inattendus. La scène de récolte de l'or dans une rivière frôle l'horreur quand on s'y attend le moins. Impossible de deviner qui sortira indemne de l'échappée californienne. Audiard sème d'ailleurs le trouble quant aux intentions de certains personnages : pourquoi diable Morris attend il tant de temps avant de se rapprocher de sa cible ? Le danger et la menace ne viennent pas de là où l'on pense : il suffit d'essayer de comprendre le personnage de Warm, parfois moins vulnérable qu'en apparence.

Jake Gyllenhaal and Riz Ahmed in The Sisters Brothers (2018)
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Si le film capte une violence inhérente aux Etats Unis, cela n'empêche pas Audiard d'instaurer un climat parano mais doux, les personnages rivalisant souvent de tendresse, d'attention. Ils sont d'ailleurs interprétés par un quatuor fantastique : un Jake Gyllenhaal apaisé et sobre, un Joaquin Phoenix parfait en frère torturé. Néanmoins, ce sont bien John C Reilly et Riz Ahmed qui signent les plus belles performances : Ahmed a cette faculté d'apparaitre à la fois inquiétant, imprévisible et sensible quand Reilly livre sans doute la meilleure performance de sa carrière, à la fois hilarant, imposant, impérial. On se souviendra à jamais de ses scènes de brosse à dent. Ce serait oublier ce plan séquence final, onirique, poétique, lumineux et vertigineux, brisant l'espace et le temps, à la fois nostalgique et plein d'espoir en l'avenir. 

Western franco-américain réalisé par Jacques Audiard, sorti en 2018. Avec les performances de John C Reilly (Eli), Joaquin Phoenix (Charlie), Jake Gyllenhaal (Morris), Riz Ahmed (Herman Warm).... 1h57. Musique composée par Alexandre Desplat. Photographie dirigée par Benoit Debie.

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