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dimanche 26 août 2018

LE MONDE EST A TOI

Isabelle Adjani, Vincent Cassel, and François Damiens in Le monde est à toi (2018)Synopsis François, petit dealer, a un rêve : devenir le distributeur officiel de Mr Freeze au Maghreb. Cette vie, qu’il convoite tant, vole en éclat quand il apprend que Dany, sa mère, a dépensé toutes ses économies. Poutine, le caïd lunatique de la cité propose à François un plan en Espagne pour se refaire. 

Critique Le festival de Cannes propose souvent une flopée de films français prometteurs, originaux, qui sortent des sentiers battus. Grave en est un et prouve que les Français savent y faire en termes de cinéma d'horreur. Certes, Romain Gavras vient du monde du clip et cela se ressent ponctuellement. Mais il signe surtout le film français le plus cool vu sur grand écran depuis des années. C'est d'abord un film ancré dans son époque (on le lui reprochera sûrement), traitant aussi habilement que possible des sujets qui fâchent et faisant un portrait simple et délirant de la banlieue française. Gavras filme des personnages prisonniers de leur environnement, de la cité où ils vivent : tous éprouvent l'envie de quitter ce lieu oppressant et castrateur. Ils sont tous plein de rêves, essaient de les réaliser sans faire trop d'erreurs, sans empêcher leurs voisins de réaliser les leurs. Gavras filme aussi bien des hommes pris dans des affaires mafieuses, prisonniers de leurs actes, de leurs bourdes, que des femmes qui survivent par la ruse et l'habileté. Gavras saupoudre son film de thèmes forts mais traités avec une ironie mordante et déconcertante : le sort réservé aux migrants sur la Côte d'azur, le terrorisme et l'état d'urgence tournés en ridicule dans une scène aquatique, les théories du complot. 



Romain Gavras signe sans doute une des comédies les plus drôles de l'année : avec humour, il tourne en dérision ses braqueurs, ses voyous, ses ripoux. On a rarement autant ri devant une tentative de vol ou un kidnapping. Quand François et Henri essaient de faire les poches de joueurs de poker, ils se retrouvent face aux femmes de leur famille, déjà sur le coup. Cela donne lieu à une scène hilarante, où les héros atteignent un degré pathétique inédit. Le kidnapping, qui dure une bonne demi heure, réserve son lot de rebondissements invraisemblables et de rencontres improbables. Gavras utilise des personnages hauts en couleur, mais émouvants malgré tout, pour donner du sel à son film. Ainsi, dans une prestation hallucinante, Isabelle Adjani joue à merveille une mère castratrice complètement hystérique, borderline, qui sait aussi bien menacer une petite fille avec un couteau que la serrer dans ses bras, insulter son fils que le réconforter. Ce personnage est imprévisible, jamais là où on l'attend, donne du fil à retordre à son fils durant sa mission. Adjani apporte une saveur délirante au film, excessive mais maitrisée. 



Le rire n'est donc jamais loin : Gavras signe un film de gangsters cool, qui ne se prend pas au sérieux jusqu'à ce caid qui fait tout sauf peur et dirige quand même un gang entier. Le film s'avère grotesque, burlesque à de nombreuses reprises. Parfois, l'absurdité pointe, notamment grâce au personnage d'Henri, complètement paumé, ensorcelé par son téléphone et les Illuminati, interprété avec une sérénité et un calme bluffants par Vincent Cassel, prodigieux de sobriété. Si Le Monde est à toi peut ressembler à une farce, il n'en demeure pas moins un film d'action abouti : la scène de la piscine en témoigne, la violence est utilisée à bon escient, surgit parfois sans prévenir, apporte réalisme à une histoire en apparence grandguignolesque. Derrière les rires et les performances d'acteurs, il y a aussi un scénario construit, qui se retourne sur lui-même, dont on ne prévoit jamais la destination. On pourrait le dire malin, il est surtout succulent, audacieux. 



Il faut souligner qu'un film tel que Le Monde est à toi est précieux dans le cinéma français : c'est une leçon de mise en scène, impeccablement cadrée, sans s'interdire des envolées de caméra, des scènes en apesanteur. Gavras mélange habilement musique et image, variant les genres musicaux (rap, groove, variété française). La luminosité du film est aussi une grande réussite : les éclairages en font un film pop par excellence, coloré, varié. La scène de poursuite en Espagne est éblouissante. La musique donne une aura et une élégance à beaucoup de scènes (la danse de Poutine). C'est trop rare dans le cinéma français d'assister à une si belle proposition artistique. Sans parler des sujets abordés avec finesse : les relations toxiques père-fille, mère-fils, et la quête d'indépendance des enfants. Ces deux thèmes rendent les personnages attachants : au fond, ils sont tous en recherche d'amour, de reconnaissance, de gloire, de fierté. Ils n'en sont que plus humains. C'est la grande victoire de Romain Gavras : dans un objet pop, cinématographique, visuellement excellent, détonant, un film cool, bercé par des prestations ahurissantes et une musique planante, insérer une humanité, une sensibilité qui bouleverse par surprise. 

óóóóóóóóéé

Comédie d'action française réalisée par Romain Gavras sortie en 2018. Avec les performances de Karim Leklou (François), Isabelle Adjani (Danny), Vincent Cassel (Henri), Oulaya Amamra (Lamya), Gabby Rose (Britanny), Mounir Amamra (Mohamed), Mahamadou Saengare (Mohamed), François Damiens (René), Philippe Katerine (Vincent), Sofian Khammes (Poutine)... 1h41.

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