Translate

samedi 4 avril 2015

COUP DE COEUR : un conte à la fois léger, naturel, drôle et merveilleux, et en même temps déchirant, grave, effroyable et atroce. Takahata filme le Japon sous la guerre qui passe derrière une relation frère-soeur poignante.

LE TOMBEAU DES LUCIOLES



De quoi ça parle ? : Japon, été 1945. Après le bombardement de Kobé, Seita, un adolescent de quatorze ans et sa petite soeur de quatre ans, Setsuko, orphelins, vont s'installer chez leur tante à quelques dizaines de kilomètres de chez eux. Celle-ci leur fait comprendre qu'ils sont une gêne pour la famille et doivent mériter leur riz quotidien. Seita décide de partir avec sa petite soeur. Ils se réfugient dans un bunker désaffecté en pleine campagne et vivent des jours heureux illuminés par la présence de milliers de lucioles. Mais bientôt la nourriture commence cruellement à manquer.
 
Mais il est bien le film ? : Quinze ans avant LA PRINCESSE KAGUYA, Isao Takahata signait LE TOMBEAU DES LUCIOLES. Le réalisateur ne touche pas comme son confrère Miyazaki aux rêves et à la fantasy. Non, il reste dans un réalisme qui porte ses fruits, tout en ajoutant des éléments surnaturels et enchanteurs (les lucioles). Tout commence pourtant dans les limbes avec des couleurs jaunes, orangées, dorées qui représentent la mort. Les personnages sont des ombres plus que des traits et permettent d'embarquer dans cet autre monde qu'est l'au delà. Takahata filme presque l'au delà comme un paradis, qui permettrait d'oublier les misères de la réalité. Ce frère et sa soeur, tous deux dans un train, se tiennent l'un contre l'autre, semblent sereins, heureux, pleins d'espoir alors qu'ils avancent vers la mort. Cette belle image, avec en plus les effets de la nuit sur les visages, les lumières et les dessins, réconforte le spectateur avant de le faire entrer dans la dure réalité. Catapultée au Japon durant l'été 45, l'histoire se fait moins utopique, moins heureuse aussi. Tout d'abord, le réalisateur intègre des éléments de la guerre dans son histoire : le cousin qui part à la guerre, les bombardements, les alarmes, la famine, les manques de nourriture, la capitulation. LE TOMBEAU DES LUCIOLES avance donc dans la grande histoire tout en écrivant la sienne. 
Nos deux jeunes héros perdent leurs deux parents. Takahata aurait pu miser sur le pathos mais son grand honneur réside dans sa manière de montrer la réaction des deux enfants : le grand frère ayant peur de l'annoncer à sa petite soeur, la petite soeur qui refuse de manger. Il ne vise jamais la facilité, reste sobre et à la fois ferme. Il dépeint un Japon en ruine, toujours menacé, avec un climat instable et terrifiant (il suffit d'écouter ces alarmes présageant un bombardement qui font fureur). Il filme aussi le deuil, en montrant des personnages gérant différemment le manque de leurs proches. Il filme surtout un conte à la sincérité poignante. La relation entre ce jeune ado et sa petite soeur déchire minute après minute. Lorsqu'ils sont recueillis par une tante, elle se montre froide et stricte envers eux. Ils apprennent la complicité, la politesse puis finissent pas gagner en indépendance. Ce passage chez la tante regorge d'inventivité. Le jeune Seita fait honte à sa tante qui préférerait le voir aller s'engager dans l'armée plutôt que de rire avec sa soeur, encore innocence et inoffensive, honnête et douce. La douceur, c'est bien le terme qui décrit le film. Malgré les horreurs qu'ils côtoient constamment (bombardements, morts, souffrance, deuil), les deux héros essaient de s'imaginer un monde à eux, loin de tous ces malheurs. 
Ils vivent presque en autarcie, à la fois mentale au départ, puis physique lorsqu'ils décident de vivre seuls dans les bois.  Ils s'amusent, rigolent, restent doux l'un envers l'autre. Le tombeau des lucioles correspond au petit abri où ils séjournent pendant des mois, se nourrissant de la nature. Leur vie est simple, Takahata en fait des envolées lyriques et témoigne de sa sincérité poignante dans ces passages là. Ces passages qui regorgent de vie et de vérité, sans esbroufe, ni effets tire-larmes. On les voit créer leur propre monde, leur propre nourriture, leur propre argenterie. Takahata a un sens du détail assez remarquable. Chaque petit rien peut donner naissance à un fil narratif. Si le grand frère essaie tant bien que mal de rendre heureuse sa petite soeur à travers des sorties à la plage assez merveilleuses ou des jeux amusants, il est bien conscient qu'ils ne pourront pas vivre éternellement dans ce petit repère. La cohabitation de cette légèreté censée mettre la petite soeur en confiance et la laisser sereine, et cette gravité qui naît et se développe au fil du film rend LE TOMBEAU DES LUCIOLES un conte déchirant, terriblement dur, dont la fin risque d'en faire pleurer plus d'un, sans lourdeurs pourtant. 
Car le problème de la nutrition apparaît et laisse place à une maladie qui va ronger le bonheur et la bonne humeur de nos héros pour créer la crainte et la douleur. Ce grand frère qui voit l'état de sa soeur se dégrader renverse le spectateur. La petite tombe malade, attrape froid, tousse, a des rougeurs sur le corps puis a des hallucinations jusqu'à cette scène effroyable où elle mange des cailloux pensant qu'il s'agit de riz. La force des scènes réside donc dans leur implicite, dans la monstruosité de ce qui se déroule sous nos yeux sans pour autant être explicite. Le combat du frère pour garder sa soeur en vie, en bonne santé, qui le mènera au vol et à l'illégalité, est bouleversant, entraînant la compassion du spectateur pour ce duo.  Cette faculté qu'il a de se battre tout en sachant que c'est fini, juste pour remonter le moral à sa soeur fait penser à LA VILLE EST BELLE, qui traitait avec légèreté et finesse d'un sujet grave et déchirant. LE TOMBEAU DES LUCIOLES fait la même chose mais son intelligence ressort du fait que ce soit un enfant qui se prête au jeu du rêve pour faire oublier cette réalité si atroce qui les attend. Un grand film. 


 Le Tombeau des lucioles
Fiche technique
Réalisé par : Isao Takahata
Avec les performances de : Rhode Crosite, Amy Jones, J. Robert Spencer, Veronica Taylor, Tsutomu Tatsumi, Ayano Shiraishi...
Qui dure : 90 minutes
Dans le genre : Animation
Qui vient du : Japon
Sorti en France le : 19 juin 1996
Studio : Ghibli
¶¶¶¶¶¶¶

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire