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jeudi 13 mars 2014

CARNET CRITIQUES : QUAI D'ORSAY : une satire du monde politique réussie et savoureuse, grâce à ses dialogues, sa précision, son humour et son trio d'acteurs

Quai d'Orsay : Photo Niels Arestrup, Raphaël Personnaz, Thierry Lhermitte
QUAI D'ORSAY

Fiche technique : Comédie française de Bertrand Tavernier. Avec Raphaël Personnaz, Thierry Lermitte, Niels Arestrup, Anaïs Demoustier, Julie Gayet, Bruno Raffaelli, Thomas Chabrol, Thierry Frémont, Marie Bunel, Sonia Rolland, Jane Birkin... 1h49. Distribué par Pathé et sorti en France le 6 Novembre 2013. César du meilleur acteur dans un second rôle pour Niels Arestrup.

De quoi ça parle ? : Alexandre Taillard de Worms est grand, magnifique, un homme plein de panache qui plait aux femmes et est accessoirement ministre des Affaires Étrangères du pays des Lumières : la France. Sa crinière argentée posée sur son corps d’athlète légèrement halé est partout, de la tribune des Nations Unies à New-York jusque dans la poudrière de l’Oubanga. Là, il y apostrophe les puissants et invoque les plus grands esprits afin de ramener la paix, calmer les nerveux de la gâchette et justifier son aura de futur prix Nobel de la paix cosmique. Alexandre Taillard de Vorms est un esprit puissant, guerroyant avec l’appui de la Sainte Trinité des concepts diplomatiques : légitimité, lucidité et efficacité. Il y pourfend les néoconservateurs américains, les russes corrompus et les chinois cupides. Le monde a beau ne pas mériter la grandeur d’âme de la France, son art se sent à l’étroit enfermé dans l’hexagone. Le jeune Arthur Vlaminck, jeune diplômé de l’ENA, est embauché en tant que chargé du “langage” au ministère des Affaires Étrangères. En clair, il doit écrire les discours du ministre ! Mais encore faut-il apprendre à composer avec la susceptibilité et l’entourage du prince, se faire une place entre le directeur de cabinet et les conseillers qui gravitent dans un Quai d’Orsay où le stress, l’ambition et les coups fourrés ne sont pas rares... Alors qu’il entrevoit le destin du monde, il est menacé par l’inertie des technocrates.

Mais il est bien le film ? : Les Français semblent se vouer une passion pour l'adaptation des bandes dessinées. Si le Marsupilami avait été franchement massacré, ce QUAI D'ORSAY fait honneur à l'original. Tout d'abord, parce que Bertrand Tavernier est aux manettes. Il nous entraîne en plein Elysée, dans les bureaux des affaires étrangères. Tavernier a ce souci du détail (allant des feuilles de papier volant à chaque entrée du ministre aux stabilos jaunes rangés par ordre d'usage) assez propre à lui-même. On découvre complètement cet environnement stressant, pressé, où tout doit aller vite et être bien fait. Tavernier dénonce les dérives et travers du monde politique : la mégalomanie des ministres, leur attachement aux philosophes, l'emploi du temps très carré et très rempli, le manque de place, la compétition entre les conseillers. Le film va plus loin en s'intéressant au rôle du ministère des affaires étrangères. Ce ministère est sous pression et sans aucun doute le plus important pour éviter des guerres internationales ou des conflits. A travers le rire, Tavernier nous décrit la vie politique internationale. De plus, il réussit à nous faire éclater de rire avec de simples battements de feuilles, d'imitations de ministres. Mieux, le sourire s'élargit sur nos lèvres en permanence. En effet, Tavernier s'attaque à la politique avec humour et style sans oublier un certain décalage et un côté jubilatoire. Ainsi, la métaphore du stabilo, les citations d'Héraclite, les blagues entre assistants, les conseils du ministère, la mise en revue des écrits, tous ces thèmes sont brassés avec humour et un certain grotesque qui prête à rire. Tavernier a également le sens du rythme. Son film va vite, sans temps mort, se crée des angles et ne se prend pas les pieds dans le tapis. En effet, son film est plus construit qu'une simple thèse. Il dénonce le monde politique, notamment dans la flemmardise et la relègue des travaux aux autres.
Quai d'Orsay : Photo Julie Gayet, Raphaël Personnaz
 Tavernier trouve en Thierry Lermitte un ministre mégalo, philosophe et très possédé. L'acteur nous fait rire avec ses longs discours sans sens concret et plein d’allégories et de métaphores. Il réussit à s'imprégner de son personnage et l'habite complètement. On explore ce monde politique à travers les yeux d'un jeune homme chargé des paroles du ministre, interprété avec flegme et dynamisme par le jeune prometteur Raphaël Personnaz, qui semble se faire une véritable place dans la comédie française. Il y a aussi Marie Bunel, adorable et charmante comme toujours, en assistante du ministre. Mais il y a surtout le magistral Niels Arestrup, auréolé d'un César fichtrement mérité, qui interprète avec douceur, finesse et malice un second du ministre fatigué, dépassé, exténué. La prestation de l'acteur est phénoménale. Lorsqu'il se met à dormir, il provoque le rire. Niels Arestrup hante entièrement le film de part sa carrure mais aussi par sa diction et sa facilité à s'emparer d'un personnage assez charismatique et attachant. Cependant, on peut reprocher l'artificialité des acteurs secondaires, notamment Sonia Rolland et Julie Gayet, le malaise produit par la présence de Jane Birkin, qui semble ne pas savoir ce qu'elle fait là, et l'agacement permanent de Thierry Frémont, qui ne tient pas en place. Au final, on assiste à une comédie jubilatoire, une satire réussie du monde politique, grâce à des dialogues fins et savoureux et un trio d'acteurs phénoménal. Un Tavernier plus frais et plus léger mais néanmoins toujours personnel et abouti.
Seul bémol : la musique, qui plombe musicalement le film.

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